Comment un tapis du Karabakh peut-il quitter le salon familial pour entrer dans une exposition d’art contemporain ? Et que change une peinture à la seringue, quand le geste du pinceau disparaît ? À Bakou, ces questions ont nourri un dialogue artistique entre artisanat, tradition et modernité, au cœur de la culture azerbaïdjanaise.
À Bakou, une exposition entre héritage et art contemporain
Le week-end artistique « Fly to Baku » a réuni des artistes d’Azerbaïdjan et de l’étranger autour de la peinture, de la sculpture, de la photographie, du cinéma et de l’art numérique. Plutôt que d’imposer une définition unique de la création actuelle, l’événement a fait cohabiter des pratiques différentes et des histoires personnelles.
J’aime cette idée d’une ville qui ne choisit pas entre ses héritages et les nouvelles formes d’expression. Un motif traditionnel peut y devenir le point de départ d’une œuvre surprenante, tandis qu’une technique inhabituelle attire l’attention sur le geste lui-même.
| Œuvre ou artiste | Approche | Thème mis en avant |
|---|---|---|
| Farid Rasulov | Réinvention des tapis du Karabakh | Tradition et création contemporaine |
| Aydan Salahova | Installation inspirée de la Tour de la Vierge | Choix et liberté |
| Zhang Ji | Peinture à la seringue | Geste et perception |
| Ryan Koopmans | Images numériques d’architectures envahies par la végétation | Cycle entre nature et construction |
| Harriet Pratten | Documentaire sur le léopard du Caucase | Art et préservation de la faune |
Les tapis du Karabakh, d’un usage quotidien à la galerie
Né à Choucha, l’artiste azerbaïdjanais Farid Rasulov a grandi entouré de tapis du Karabakh, notamment de modèles ornés de motifs animaliers et végétaux. Avec sa série « Karabakh Carpets 2.0 », il reprend cet objet familier et lui donne une nouvelle place dans l’art contemporain.
Ce déplacement m’évoque un tapis aperçu dans une maison de famille : on le connaît si bien qu’on finit par ne plus le regarder. L’œuvre de Rasulov invite à s’arrêter sur ses formes et ses motifs, sans réduire l’héritage à une pièce de musée. Pour lui, la tradition peut continuer à évoluer plutôt que rester figée dans le passé.
Le tissage du tapis azerbaïdjanais a été inscrit en 2010 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Ce repère officiel rappelle la valeur culturelle de cet artisanat, tandis que la démarche de Rasulov montre comment ses codes peuvent nourrir de nouvelles créations.
Pour prolonger cette réflexion sur les gestes artistiques, je peux aussi découvrir l’expression artistique dans un atelier, où la création se construit au contact des matières et des idées.
Une seringue pour peindre, une autre façon de regarder
L’artiste chinois Zhang Ji remplace le pinceau par une seringue pour déposer la couleur sur la toile. La matière s’accumule, les reliefs deviennent visibles et la technique transforme autant l’apparence de l’œuvre que la manière de la réaliser.
Ses références à l’architecture religieuse traversent différentes cultures, sans défendre une croyance particulière. Zhang Ji ne demande pas au public de décoder chaque symbole : il l’invite plutôt à ressentir l’œuvre. Dans cette approche, l’art devient une langue qui n’a pas besoin d’une traduction mot à mot.
Je trouve le choix de l’outil particulièrement parlant : une seringue, habituellement associée au soin, devient instrument de composition. Cette peinture à la seringue rappelle que la création peut naître d’un geste inattendu, à condition que celui-ci serve une intention claire.
La Tour de la Vierge, entre légende et liberté
La sculptrice Aydan Salahova prend pour point de départ la Tour de la Vierge, monument emblématique de Bakou. Son installation revisite la légende d’une jeune femme associée à la tour et imagine une figure qui s’envole pour choisir sa propre voie.
Le sujet dépasse le récit ancien : il parle de liberté, d’autonomie et de la possibilité de décider de sa vie. Salahova travaille le marbre de Carrare en Italie et le calcaire local Aglay en Azerbaïdjan. Selon elle, chaque pierre appelle un langage différent, une remarque qui donne à la matière un vrai rôle dans la conception de la sculpture.
Cette attention aux textures me rappelle combien un matériau peut orienter une œuvre avant même que sa forme soit achevée. Ici, le dialogue entre une légende connue et une interprétation personnelle fait de la tradition un espace d’invention.
Quand la nature reprend sa place dans l’architecture
L’artiste néerlando-canadien Ryan Koopmans imagine des bâtiments abandonnés que les plantes et les arbres recouvrent peu à peu. Ses œuvres numériques donnent à voir un cycle : les constructions humaines transforment les paysages, puis la nature regagne lentement du terrain.
Son intérêt pour l’Azerbaïdjan tient aussi à la diversité de son architecture, où se rencontrent des influences azerbaïdjanaises, perses, ottomanes et soviétiques. Ce mélange donne à ses images un décor particulièrement riche, mais le propos reste universel : rien ne demeure entièrement sous le contrôle humain.
Lors d’une visite d’exposition, je m’arrête souvent devant les œuvres qui modifient notre perception d’un lieu ordinaire. Ici, la végétation n’est pas un simple décor : elle devient le signe visible du temps qui passe et du retour du vivant.
Photographie et cinéma pour rendre visible l’invisible
Le photographe Ori Gersht s’intéresse aux instants fugaces et aux détails que l’œil ne saisit pas toujours. Son travail explore les liens entre beauté et destruction, avec l’idée qu’un moment de rupture peut aussi ouvrir la voie à une transformation.
La réalisatrice Harriet Pratten adopte un autre regard avec le documentaire « Europe’s Last Leopard », consacré au léopard du Caucase. Elle s’est rendue en Azerbaïdjan pour filmer l’animal dans le parc national de Hirkan et raconter les menaces qui pèsent sur sa survie.
Le film a été tourné entre 2013 et 2015, puis présenté comme un documentaire de 2016. Ces dates éclairent le temps nécessaire pour suivre une espèce discrète et construire un récit accessible, là où une rencontre directe avec le léopard reste improbable.
Le programme évoquait aussi les « Wild Five » du Caucase : cinq espèces, l’aigle impérial d’Orient, le léopard du Caucase, le loup gris, la gazelle à goitre et l’ours brun. Leur présence rappelait que la biodiversité n’est pas un thème abstrait : elle dépend d’habitats dont l’état se fragilise et que les animaux peuvent aider à comprendre.
Pour moi, le cinéma joue ici un rôle essentiel : il rapproche le public d’un animal difficile à observer et transforme une question de conservation en histoire à suivre. L’art et la science se rencontrent alors dans un même effort de transmission.
Un dialogue artistique qui dépasse les frontières
Le week-end a également accueilli des visiteurs et des professionnels de l’art venus de l’étranger. La diversité des voix présentées reliait les récits personnels à l’identité culturelle, tout en laissant au public la liberté de créer ses propres rapprochements.
Je repense à une idée simple : une œuvre n’a pas besoin d’être comprise de la même manière par tout le monde pour susciter une émotion commune. C’est ce qui rend la peinture à la seringue, les tapis revisités ou les images de nature accessibles au-delà de leur contexte d’origine.
Cette rencontre entre artisanat, tradition et modernité fait de Bakou un terrain fertile pour l’art contemporain. Des tapis du Karabakh aux installations inspirées de la faune, l’exposition a montré qu’un dialogue artistique peut faire circuler des idées sans effacer les histoires qui les ont fait naître.
La relation entre création et regard se retrouve aussi dans une exposition consacrée à la photographie et à la beauté fragile, autre manière de découvrir ce que les images révèlent de notre époque.
Questions fréquentes sur l’art à Bakou
Qu’est-ce que le projet Karabakh Carpets 2.0 ?
C’est une série de l’artiste Farid Rasulov qui reprend les motifs et l’héritage des tapis du Karabakh pour les inscrire dans une démarche d’art contemporain.
En quoi consiste la peinture à la seringue de Zhang Ji ?
L’artiste utilise une seringue à la place d’un pinceau pour appliquer la couleur et créer des surfaces texturées.
Quels thèmes reliaient les œuvres présentées à Bakou ?
Les œuvres abordaient notamment la tradition, la liberté, l’architecture, la biodiversité, la relation entre nature et constructions humaines, ainsi que la photographie comme moyen de révéler des instants invisibles.
Pourquoi le léopard du Caucase était-il au cœur du programme ?
Le documentaire de Harriet Pratten rendait visible cet animal difficile à observer et attirait l’attention sur sa conservation et sur la santé de son habitat.